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In Koli Jean Bofane, La belle de Casa. Par Daniel Delas

In Koli Jean Bofane, La belle de Casa, roman, Actes Sud, 2018, 204 p.

Récompensé par de nombreux prix pour ses deux premiers romans (Mathématiques congolaises, 2008 et Congo inc., le testament de Bismarck, 2014), l’écrivain congolais (né en RDC en 1954) nous livre aujourd’hui un roman qui, pour n’être guère à proprement parler un bon roman avec une intrigue qui file du bon fil classique, n’en est pas moins un livre fort intéressant.
Pourquoi ? Eh bien d’abord parce qu’est un roman purement francophone. C’est-à-dire qu’il est écrit en français mais baigne dans un contexte qui ne fait aucune référence à la culture française. Un grand écrivain cité, elle est algérienne, c’est Assia Djebar ; une référence musicale de la culture populaire, c’est Booba dans Garde la pêche

Si t’es sérieux, t’es mon prisonnier, handek
Sinon t’es ma pute
Périlleuse est la street
J’ai un gun dans mon fut’, handek

Le dialogue de rencontre traditionnel en Afrique est lui aussi modernisé et déconstruit de sorte que si vous ne le connaissez pas, la référence vous manque pour goûter le sel ironique  d’un échange comme celui-ci :

– Comment vas-tu, Sese ? A la maison, ça va ?
– Pas mal.
– Et la santé ?
– Nickel
– Hamdoulilah. Et Lahla Saida, elle va bien ?
– Super.
– Hamdoulilah. Et les enfants ?
– Au top
– Hamdoulilah (p.121)

Avec ici de nombreuses références à la culture arabo-maghrébine, puisque le héros, Sese, est un jeune Congolais, naïf et souriant, une sorte de Candide pour un lecteur de culture française, avec ce prénom emprunté par son père aux multiples prénoms du ‘maréchal’ Mobutu. Parti du Congo pour la Normandie, il se retrouve débarqué dans une petite crique du Maroc, près de Casablanca, mégalopole proche aujourd’hui des 4 millions d’habitants. Débrouillard, souriant, il gagne vite sa vie en parlant « un sabir fait de français, d’arabe et d’un peu de darija ». Son travail ? « Brouteur » (cyber séducteur ) et « shayeur » (pratiquant l’arnaque au compte bancaire), il n’a pas le sentiment d’être un escroc ; il n’y a pas de travail officiel pour les migrants au Maroc qui vivent dans la crainte. Alors… Il écrit aussi des poèmes aussi naïfs que lui-même et qui reflètent sa culture et non celle de l’école française :

Mon amie, je dis, hein, tu ne me parles pas ?
On t’invite à un njoka et toi, tu fais le style ?
Je wanda sur toi, hein
Mon amie, il y a quoi ?

Avec un héros de ce genre, il est abusif, comme le fait la 4e de couverture, de dire qu’il s’agit d’un livre de dénonciation, il y a simplement à Casablanca comme ailleurs de la corruption immobilière, de la précarité pour les migrants et un statut méprisé pour les femmes. (p. 25)

Par sa gentillesse et sa pureté, Sese se fait une amie qui est aussi une sorte d’ovni dans le paysage marocain, la belle Ichrak, qui rend coup pour coup aux dragueurs en tous genres, avec une virulence qu’on ne voit guère au Maroc. Ichrak est assassinée. Le commissaire de police Daoudi, salopard retors qui a tenté de violer la jeune femme, est sinon l’auteur, du moins l’instigateur du forfait. Par qui exactement et pourquoi ? tout le roman sera hanté par cette question à laquelle il n’est pas répondu, ce qui est frustrant pour celui qui voudrait lire ce livre comme un roman policier. Voici le dernier passage (presqu’à la fin du livre, p. 202), curieusement marqué d’un violent lyrisme consacré à la fin de Daoudi

Les jnouns qui attisaient des braises dans sa cage thoracique l’obligeaient aussi à déployer des efforts inouïs pour juguler le hurlement qui se pressait à sa gorge comme un torrent de feu et qui lui faisait mal à s’en arracher la poitrine. A défaut de ne pouvoir accomplir cela, qu’au moins le cri puisse l’étouffer jusqu’au bout, pour en finir, et que ça s’arrête. (p.202)

Le ton de ce passage contraste avec la tonalité générale du récit, ironique et fluide. Cette hétérogénéité de ton nuit à une lecture suivie ainsi qu’à l’unité de ce prétendu « roman ».

*

Imparfait, on l’a dit, ce roman qui n’est guère qu’une chronique, ou disons plutôt une docu-fiction, une galerie de personnages dont les actions ne sont reliées entre elles que par le vent du désert, Chergui, ce qui est un peu artificiel même si, en donnant un intitulé météorologique à chaque chapitre, il suggère que les hommes sont emportés par les désirs animaux qu’apporte et emporte le vent. Fiction rendue cependant lumineuse par le sourire naïf et l’amour simple de Sese, le petit Congolais malin, « à qui on donnerait le bon Dieu sans confession » (p.192).

Daniel Delas

Humanités numériques et « Verba Africana »

Colloque international / International Conference

Organisation : Daniela Merolla
LACNAD, Langues et Cultures du Nord de l’Afrique et Diasporas
en collaboration avec l’Université de Leyde (Pays-Bas)
Contacts :
  • daniela.merolla@inalco.fr
  • ouzna.ouaksel@inalco.fr

Humanités numériques et «Verba Africana»:
oralité, médias, et partage du savoir scientifique

Lieux :
Jeudi 20 décembre 2018, 14h à 18h30
Bulac, Salle RJ. 24,
65 rue des Grands Moulins, 75013 Paris
 
Vendredi 21 décembre 2018, 10h à 18h
Salons de la Maison de la recherche de
l’Inalco
2 rue de Lille, 75007 Paris
 
 
Le colloque Humanités numériques et « Verba Africana » : oralité, médias, et partage du savoir scientifique répond aux questionnements posés par les études les plus récentes sur la recherche des littératures orales africaines et les multimédias (voir Merolla et Turin 2017, Merolla D., J. Jansen et K. Naït-Zerrad 2012 ; Bell et Turin 2012, Baumgardt et Garnier 2014-2017, Baumgardt et Derive 2011, Geismar 2013, Jansen 2012, Stockinger 2011). Cette rencontre internationale portera sur deux aspects de la thématique générale : la réflexion incontournable aujourd’hui sur les outils multimédias dans l’étude de l’oralité et l’interrogation sur le partage du savoir scientifique autour des littératures orales avec les communautés locales.
 
 
Le colloque nous permettra d’interroger, dans une perspective pluridisciplinaire, l’apport et les contraintes des nouveaux médias à la recherche en littérature orale. Le colloque Humanités numériques et « Verba Africana » : oralité, médias, et partage du savoir scientifique présente les interrogations dérivées des nouveaux volumes multimédias de la série Verba Africana intégrant les documents écrits et audiovisuels dans la recherche, l’enseignement et l’apprentissage des langues et des littératures africaines orales (Iraqw – Tanzania, Lubà – Congo, Berbère– Algérie). Le colloque a également pour objectif de réfléchir sur le partage du savoir scientifique autour des littératures orales avec les communautés locales. Adoptant une approche innovante, ce colloque explore l’idée du partage comme modèle pour construire et diffuser la connaissance du patrimoine littéraire avec les personnes qui y sont représentées.
 
 

Fabriques des littératures des Suds

*  *  *

Publié le mercredi 12 décembre 2018 par Anastasia Giardinelli

Résumé

Le groupe « Approches sociales des littératures des Suds » a pour objectif de rassembler les recherches entreprises autour des littératures des Suds, principalement africaines. Le séminaire 2018-2019 vise à appréhender sans exclusive la/les fabrique/s de ces littératures et leurs déploiements historiques et sociaux, à la faveur d’une première série de rencontres mettant l’accent sur la dimension méthodologique et réflexive.

Programme

Séminaire 2018-2019 : Fabriques des littératures des Suds

  • Centre d’Histoire sociale du XXe siècle / Université Paris I
  • Université de Bourgogne-France-Comté / Centre Pluridisciplinaire Textes et Cultures
  • Université de Lorraine / ÉCRITURES EA 3943 & le soutien de l’association « Francophonie-ENS »

Le groupe « Approches sociales des littératures des Suds » a pour objectif de rassembler les recherches entreprises autour des littératures des Suds, principalement africaines.

Le séminaire 2018-2019 vise à appréhender sans exclusive la/les fabrique/s de ces littératures et leurs déploiements historiques et sociaux, à la faveur d’une première série de rencontres mettant l’accent sur la dimension méthodologique et réflexive.

Séance n° 1

14 décembre 2018

Intervenant : Michal Obszynski, Université de Gdansk. Retour réflexif sur une expérience de recherches en littérature francophone.

Séance n° 2

8 février 2019

Présentation de Algérie, Les écrivains dans la décennie noire (CNRS, 2018) de Tristan Leperlier (CESSP/THALIM), discuté par Kaoutar Harchi (CERLIS).

Séance n° 3

10 mai 2019

  • Pierre Halen (Univ. Lorraine) : « Réflexions sur la notion de champ »

Approches du canon francophone et de sa constitution (Virginie Brinker, Valentina Tarquini, Erwan Caulet)

Organisation

  • Virginie Brinker, MCF, Université de Bourgogne-France-Comté/Centre Pluridisciplinaire Textes et Cultures
  • Erwan Caulet, chercheur associé au Centre d’Histoire sociale du XXe siècle/Université Paris I
  • Pascale Goetschel, Professeure, Centre d’Histoire sociale du XXe siècle/Université Paris I
  • Pierre Halen, Professeur, Université de Lorraine / ÉCRITURES EA 3943
  • Kaoutar Harchi, Chercheure associée au CERLIS/post-doctorante au département recherche du musée du Quai Branly
  • Tristan Leperlier, Centre européen de sociologie et de science politique/EHESS-CNRS, association francophonie-ENS
  • Valentina Tarquini, Université de Roma-III

Lieu & horaire

  • Un vendredi par trimestre, 17h-20h
  • Centre d’Histoire sociale du XXe siècle
  • 9 rue Malher 75004 Paris
  • Métro : Saint Paul (ligne 1)

URL de référence : https://calenda.org/534914

Sur les routes du Cameroun. Par Daniel Delas

Max Lobe, Loin de Douala, éd. Zoe, 2018, 173 p.

À la mort du père à Douala, son fils se sauve du foyer familial pour – rêve-t-il – devenir en Europe une star du ballon rond ; il tente boza, l’aventure en prenant le chemin du Nord du pays.

Boza chez nous n’a rien à voir avec la boisson, la boza turque. D’après notre dictionnaire français du Cameroun, c’est un mot nouveau qui dérive de certains dialectes ouest-africains. Il signifierait « victoire ». Lorsqu’après des mois, voire des années de risques pris sur des chemins tortueux, on foule enfin le sol européen, on crie, Boza ! Victoire ! (p. 31)

Son petit frère est chargé par sa mère éplorée de le retrouver.
Et nous voilà partis avec son ami Simon vers Ngaoundéré via Yaoundé, route habituelle des migrants vers l’Europe.
Ni roman ni chronique, le récit vaut assurément par sa modestie et sa bonne humeur et surtout par une écoute souriante et bienveillante de petits incidents dont toute vie est faite. Un extrait entre mille :

Le vacarme est monstrueux. On s’invective : « – Hey toi là-bas, tu ne peux pas faire la queue comme tout le monde ? Qui t’a même donné ton permis de conduire ? – Le cul de ta mère ! Tu te prends pour qui toi ? Imbécile au carré ! » Un troisième, un quatrième, un nième s’en mêlent et la joute verbale s’allonge. Tout est bloqué. (p. 44).

D’éminents critiques diront : « Sympathique certes, mais ce n’est pas de la littérature ! », en songeant aux “grandsˮ romanciers de l’Afrique subsaharienne : Mongo Beti, Tchicaya U Tam’si, Sony Labou Tansi, engagés dans une vision poétique et politique forte. Peut-être le temps des grandes espérances et des amères désillusions apparaît-il aujourd’hui comme lointain et déjà empoussiéré. Mais pourquoi les écrivains du vécu, du grouillement de la vie quotidienne n’auraient-ils pas droit eux aussi au nom d’écrivain ? Domaine où Max Lobe excelle plutôt que dans son analyse des méandres de la psychologie affective des deux adolescents.

Profitons-en pour poser une question importante. Faut-il distinguer nettement journalisme et Littérature (avec un grand L !!) ? À mon avis, c’est à la fois impossible et inutile.
Boileau, classique entre les classiques français nous fait revivre Les embarras de Paris au dix-septième siècle ; pourquoi Max Lobe ne serait-il pas un écrivain parce qu’il raconte les embouteillages de la Nationale III Douala-Yaoundé ? D’ailleurs au dix-neuvième siècle, presque tous les écrivains (avec un grand E !) ont pondu des récits de voyage plus ou moins pittoresques.
L’écrivain serait-il aujourd’hui plus tourné vers l’intime et/ou le politique ? Voire…

Quel extrait choisir pour illustrer la « manière » de Max Lobe ? À dominante sociale : « Une adolescente au visage criblé de boutons tient dans ses bras un bébé morveux dont elle est probablement la mère. » (p. 133). Truculente ? : « Le cul de vos mères ! Entendu ! Le gros cul de vos mères au carré ! ».
Mais, après tout, ami lecteur, à toi de choisir !

Daniel Delas

Max Lobe est né à Douala en 1986. Il est précédemment l’auteur de trois romans : 39, rue de Berne (2013), La trinité bantoue (2014), Confidences (2016).

1914 : l’aventure équivoque d’un tirailleur sénégalais. Par Daniel Delas

David Diop, Frère d’âme

roman, Seuil, 2018, 175 p.

Une lecture rapide donne à certains critiques l’occasion de titres « à l’occidentale » comme « ode à l’amitié ». Ce qui est se méprendre et négliger l’essentiel. La campagne commerciale de l’éditeur présente, elle, un beau portrait de l’auteur, David Diop, né en 1966, actuellement maître de conférences à l’université de Pau et l’accompagne d’adjectifs dithyrambiques empruntés à d’autres critiques, « langue chantante » ou « formidable roman ». Tout cela est de bonne guerre mais peu éclairant.

Le roman se laisse diviser en trois parties : la première est effectivement celle de deux amis tirailleurs sénégalais durant la Première Guerre mondiale en 1914. L’un des deux « frères d’armes » est grièvement blessé mais l’autre, Alfa Ndiaye, le héros du roman, hésite trop à l’achever, ce qu’il ne se pardonnera qu’en s’en vengeant sur l’ennemi : il rampe vers les tranchées adverses et, ivre de vengeance, coupe une main d’un soldat allemand qu’il éviscère ensuite. Alfa Ndiaye est alors hors de toute humanité, suspecté de sauvagerie dans sa propre unité, un monstre, un sauvage. Il n’agit pourtant pas ainsi par sauvagerie naturelle, mais pour se fondre dans l’âme de son frère d’armes. D’où le titre à double lecture.
Une seconde partie se passe à l’arrière, au repos, surveillé par un docteur bienveillant. Alfa Ndiaye reprend peu à peu, aidé par l’amour de la fille du docteur, possession de lui-même, non pas simple soldat noir mais Africain pénétré de mysticisme et de sorcellerie, et réalise qu’il est un dëmm ou mangeur d’âmes.
Enfin, la troisième partie est consacrée au retour au Sénégal, à l’histoire de la famille et l’union du sorcier-lion avec Fary Thiam, la princesse capricieuse.

Je crois désormais savoir qui je suis. Je te jure, par la vérité de Dieu, que la petite voix venue de très, très loin dans ma tête me l’a laissé deviner. La petite voix a senti que mon corps ne pouvait pas tout  me révéler sur moi-même. La petite voix a compris que mon corps m’était équivoque. (p.167)

Deux femmes l’attachent à deux cultures : Françoise la Française d’un côté, Fary Thiam la Sénégalaise d’origine peule.

Comment réaliser ce scénario complexe, l’actualiser, faire sentir son vécu ? David Diop choisit la lenteur d’une écriture au rythme assourdi de mille et une répétitions. D’abord avec une des expressions formulaires indéfiniment répétées comme « Par la vérité de Dieu » qui sature tout le récit imposant une dimension spirituelle. La gravité du ton soulignée par un vocabulaire simple

Ma mère était belle dans mes souvenirs d’enfant par ses paupières charbonnées, par ses lèvres  peintes entrouvertes sur de belles dents blanches, très, très bien rangées et par son casque de tresses parsemées de pièces d’or. (p.118)

se ralentit encore plus par le jeu des reprises presque textuelles : ainsi on lit p. 83 : « Quand je suis rentré chez nous en rampant dans la boue, comme un mamba noir rentrant dans son nid après la chasse au rat… » et p. 84 : « dès mon retour dans notre tranchée comme un mamba se faufile dans son nid sous terre après la chasse ». Remontée d’une parlure africaine ? Peut-être mais le but, me semble-t-il est avant tout de faire sentir par le rythme intérieur d’un illettré (Alfa Ndiaye n’a pas été scolarisé), la profondeur et le sérieux de sa relation au monde, celui de son enfance, celui de son amitié avec Mademba Diop, celui de sa double appartenance.

Un roman exigeant, au tempo lent, qui fait comprendre, par-delà les épisodes de la boucherie sanglante de 1914, la prise de conscience par un esprit africain du monde de son temps.

Petite lecture complémentaire :

Venance Konan, Si le noir n’est pas capable de se tenir debout, laissez-le tomber. Tout ce que je vous demande c’est de ne pas l’empêcher de se tenir debout. Essai, Michel Lafon, 2018, 223 p.

Daniel Delas

Parution : Écrire le fleuve Congo après Conrad

Revue Continents Manuscrits – Génétique des textes littéraires – Afrique, Caraïbe, diaspora, 11/2018

Dossier «Écrire le fleuve Congo après Conrad» coordonné par Maëline Le Lay et Jean-Pierre Orban

L’introduction des coordinateurs (« Interroger le paradigme conradien ») en précise les enjeux et présente les questions qui structurent ce numéro.
Les articles de Marc Porée (« La fabrique d’un fleuve »), d’Andrew Griffiths (« Seeking the Sources of Heart of Darkness : the African Narratives of late-Victorian Explorers and Journalists »),  de Pierre Halen (« À propos de la tradition conradienne du Cœur des ténèbres comme archive internationale ») et de Frits Andersen (« Virunga National Park, the heart of darkness as UNESCO World Heritage ») s’interrogent sur la complexité et les ressorts d’un texte qui, depuis sa publication, a nourri bien des œuvres et des discours.
Placée sous le regard de Boniface Mongo-Mboussa, une table-ronde rassemble les interventions  des écrivains et artistes Blaise Ndala (« Au cœur des ténèbres, une œuvre ambiguë »), Joëlle Sambi (« Hors Conrad : Congo Eza ») et Christian Tundula (« Heart of Darkness, exposition ») qui discutent de la portée de Conrad sur leur imaginaire et leurs productions.
Nicolas Martin-Granel a réuni un choix de textes et de photographies intitulé « Le Fleuve commence ici »  : y apparaissent, de part et d’autre des rives du Congo, des écritures congolaises du fleuve.

La rubrique Inédits présente quelques pages extraites d’un scénario d’Orson Welles traduites de l’anglais par Jean-Pierre Orban (« Heart of Darkness, extraits du scénario d’Orson Welles »).

À lire, dans la rubrique Varia, un article d’Hervé Sanson consacré à l’écriture-palimpseste de Mohammed Dib (« Tlemcen ou la source des sources »). Il sera question de la littérature  haïtienne dans l’article d’Yves Chemla à paraître prochainement (« Voyage dans le nord d’Hayti ou Révélations des lieux et des monuments historiques d’Hérard Dumesle, un hypotexte fondateur »).

Consulter le sommaire et lire la revue :
https://journals.openedition.org/coma/1278

Journée « Écrire le fleuve Congo après Conrad » :
https://apela.hypotheses.org/1946

AAC : Ousmane Sembène, artiste-militant

Premier colloque international de l’Association Sembène Ousmane (ASO)

Ousmane Sembène, artiste-militant

14-15 juin 2019, Université Cheikh Anta Diop de Dakar (Sénégal)

Les propositions de communications suivies d’une courte notice biobliographique seront reçues jusqu’au 15 janvier 2019 à l’adresse associationsembeneousmane@gmail.com
À noter qu’il n’y aura pas de prise en charge des frais de voyage et de séjour des participants.

Calendrier prévisionnel

Les propositions de communication (titre et résumé de 400 mots environ), suivies d’une courte biobibliographie de l’auteur, seront reçues en fichier Word à l’adresse de l’Association Sembène Ousmane (associationsembeneousmane@gmail.com) jusqu’au 15 janvier 2019. Le comité scientifique procédera à la sélection des propositions et les auteurs seront contactés autour du 15 février 2019.
Les communications, d’une durée de 20 minutes suivies de discussion, pourront être prononcées en français ou en anglais. La version écrite des communications est attendue pour le 15 octobre 2019 : ces textes, suite à une deuxième évaluation de la part du comité scientifique, feront l’objet de la publication, fin 2019, du premier numéro de la revue Cahiers Sembène Ousmane, dirigée par Mbaye Diouf (Université McGill).
Pour plus de renseignements, nous vous invitons à consulter le site internet de l’Association Sembène Ousmane (www.associationsembeneousmane.com) ou à nous contacter par courriel à l’adresse associationsembeneousmane@gmail.com

Direction scientifique

Andrée-Marie Diagne-Bonané (UCAD), Edoardo Cagnan (Sorbonne-McGill), avec la participation de Maguèye Kassé (UCAD).

Comité scientifique

  • Mamadou BA (UCAD, Sénégal)
  • Marie-Jo BOURDIN (Centre Minkowska, France)
  • Souleymane Bachir DIAGNE (Université Columbia, États-Unis)
  • Andrée-Marie DIAGNE-BONANÉ (UCAD, Sénégal)
  • Mbaye DIOUF (Université McGill, Canada)
  • Carole EDWARDS (Texas Tech University, États-Unis)
  • Claude FOREST (Université de la Sorbonne-Nouvelle, France)
  • Maguèye KASSÉ (UCAD, Sénégal)
  • Amadou LY (UCAD, Sénégal)
  • Ibrahima NDIAYE (UCAD, Sénégal)
  • Sada NIANG (Université Victoria, Canada)
  • Justin OUORO (Université de Ouagadougou, Burkina Faso)
  • Felwine SARR (Université Gaston Berger, Sénégal)
  • Cristina SCHIAVONE (Université de Macerata, Italie)
  • Omar SOUGOU (Université Gaston Berger, Sénégal)
  • Kalidou Seydou SY (Université Gaston Berger, Sénégal)
  • Cécile VAN DEN AVENNE (Université de la Sorbonne-Nouvelle, France)
  • Ibrahima WANE (UCAD, Sénégal)

Pour ce qui est des écrivains, on ne peut que leur demander de nous exprimer la réalité et la vérité. Et qu’ils le fassent très bien. Mais je ne pense pas qu’une œuvre littéraire doive être une pancarte d’un défilé du 1er Mai. La vie des hommes est si complexe… Moi, ma mission, c’est d’être toujours fidèle à la réalité et d’essayer de pousser les hommes à réfléchir sur leurs conditions d’existence.

Sembène, le 17 novembre 1993

De retour au Sénégal en 1960, après avoir milité activement au sein des syndicats et des partis de gauche pendant sa jeunesse, Sembène Ousmane fera de son travail artistique l’expression privilégiée de son engagement : « Je ne milite dans aucun parti, je milite à travers mes œuvres »[1]. Dès lors, assez distant des débats qu’il jugeait trop théoriques comme la Négritude, mais sensible à la cause des travailleurs (le marxisme), des peuples colonisés (Memmi et Fanon) et des femmes, il développe une conception utile de l’Art : « À l’écrit comme à l’écran, ses soucis majeurs d’artiste furent la représentation authentique des peuples d’Afrique et une description sans compromis des luttes résumant leur mode de survie au quotidien »[2]. Or, selon la conception sembénienne, si l’Art peut se rendre effectivement utile, c’est parce que l’artiste choisit de mettre sa liberté intellectuelle au service des autres : « Je pense que le créateur – pas seulement l’écrivain : le peintre, le cinéaste… – exprime son époque. Il est, dans le sens le plus noble, celui qui combat toute forme d’injustice, que cela soit sur le plan collectif ou individuel, puisque le créateur n’a reçu mandat d’aucun clan, d’aucun groupe, et que c’est par sa propre conscience qu’il pose les problèmes de sa communauté. Si c’est cela l’engagement, il n’y a pas de créateur non engagé »[3].
Foncièrement contestataire, comme le suggère le nom de sa maison à Yoff (Gallé Ceddo, soit « celui qui refuse »), Sembène semble animé par « une double exigence, la nécessité de préserver son individualité tout en étant présent au monde »[4]. C’est sans doute grâce à ce souci éthique, rester libre et ne pas trahir la complexité du réel, que ses œuvres s’écartent de toute forme de manichéisme idéologique : du côté esthétique aussi, elles se rangent assez mal sous l’étiquette du « réalisme socialiste » à cause, par exemple, de l’épaisseur psychologique des personnages et de ces conclusions, le plus souvent ouvertes, qui suscitent chez le lecteur de nouveaux questionnements plutôt que de lui indiquer un chemin à suivre. Il se montre également conscient du fait que ses œuvres parlent à un public hétérogène, non pas pour répandre une doctrine, mais pour le sensibiliser à une cause, faire circuler des idées et pointer des problèmes sociaux : « Je tiens compte du fait que, quand j’écris, je m’adresse à une multitude de gens et je décris souvent la vie de celui qui n’est pas de mon bord. Faut-il alors en faire un porte-drapeau ? J’ai toujours condamné la littérature de 1er Mai, de pancarte, et que cela soit au cinéma ou ailleurs. […] Cela ne veut pas dire que je renonce à mon idéal, mais je dois amener les gens à une autre compréhension de notre société et à leur volonté de changement »[5].
Bien que la question de l’engagement de Sembène ne soit pas nouvelle pour la critique, on sait qu’elle continue de poser quelques problèmes : d’une part, on connaît encore de manière sommaire le rôle qu’a joué l’artiste-militant dans les mouvements politiques et dans les institutions culturelles ; de l’autre, son œuvre est parfois simplifiée au moyen de notions extrinsèques ou décrite à travers un répertoire thématique trop superficiel. Ce colloque souhaite offrir aux chercheurs l’occasion de réfléchir, de manière méthodique et collective, sur les choix d’écriture et de mise en scène qui permettent à l’auteur de se positionner. En favorisant les perspectives interdisciplinaires et les nouvelles approches développées par les sciences humaines, le colloque nourrit l’ambition de comprendre les ressorts de l’esthétique sembénienne en la situant dans son contexte historique et en montrant son positionnement dans le champ artistique de l’Afrique de l’ouest au fil des époques, pour comprendre l’héritage laissé au monde contemporain.
Dans ce cadre, nous proposons trois axes de recherche non exhaustifs :

Axe I – Une vie de combats

D’abord tirailleur dans l’Armée coloniale, puis docker à Marseille, Sembène a pu voir de près les méfaits du racisme et du capitalisme, ce qui a aiguisé sa conscience politique, au point de s’inscrire au PCF et à la CGT : son rôle politique, le milieu qu’il a fréquenté et surtout le rôle que ce milieu a joué dans ses œuvres pourraient être explorés davantage par les biographes et les littéraires. En effet, si nombre de ses œuvres, aussi bien historiques (Camp de Thiaroye) que d’inspiration autobiographiques (Le Docker noir), reflètent les conflits d’une époque[6], on s’est rarement penché sur l’influence qu’a pu exercer sur elles la formation reçue par Sembène dans les bibliothèques et les cercles des syndicats pendant les années 1950.
Il faudrait s’intéresser également à la période qui fait suite au retour au Sénégal, puisque la fin de la colonisation n’était que le début des questions postcoloniales : on pense notamment aux réserves de Sembène à l’égard de la nouvelle bourgeoisie sénégalaise (Xala) et de la politique de Senghor (Le Dernier de l’Empire). De plus, ce colloque pourrait être l’occasion de replacer la figure de Sembène dans le contexte politique et culturel : comme l’ont montré récemment Kassé et Diop, il est resté proche de certains milieux militants comme le PAI et a été au centre de plusieurs institutions culturelles, comme le FESPACO et la CINSEAS, afin de soutenir de manière durable les productions artistiques ouest-africaines[7] ; enfin, on ne saurait oublier l’aventure éditoriale de Kaddu, le premier journal en wolof, codirigé avec Pathé Diagne.

Axe II – Histoire et symboles

La nouvelle « Face à l’Histoire » (Voltaïque), de par la polysémie du mot « histoire », pose la question du rapport entre la réalité et la fiction. L’œuvre, soit-elle littéraire ou cinématographique, répond chez Sembène à une double exigence, celle de représenter fidèlement le réel, mais aussi celle d’envisager une alternative qui soit reçue de manière critique par le public, jusqu’à constituer un vecteur de changement dans le continent africain : « Mieux que les discours politiques ou les écrits des journalistes, les films de Sembène travaillent l’opinion dans le sens d’une prise de conscience sur la réalité africaine »[8].
Il s’agit donc de « refuser de céder le terrain de la tradition et du passé aux conservateurs et aux “négrologues” qui en feraient un musée incapable de donner des réponses aux problèmes actuels (voire de mieux les comprendre). C’est aussi un effort constant de cerner les formes que prenait l’injustice à travers l’histoire. Imaginer autrement le passé et la tradition »[9]. La complexité et la richesse de l’Art, qui en font la valeur constituante pour toute société[10], permet aussi bien de réécrire l’Histoire, en s’opposant au discours colonial, que de créer de nouveaux modèles face au retour à la tradition ou à l’assimilation des pratiques du monde globalisé : une lecture sémiotique des œuvres montrerait bien la volonté de Sembène de façonner une nouvelle modernité africaine par le discours[11].

Axe III – Langues et langages

Ces réflexions sur le positionnement polémique de Sembène et sur les enjeux de la fiction peuvent être prolongées jusqu’à l’analyse de ce qui constitue le matériau même des œuvres, à savoir la langue et le médium. Rien de cela n’est en effet le fruit du hasard chez le romancier et cinéaste sénégalais : le choix d’une langue ou d’un style correspond, de manière presque performative, à une prise de position. Le français stéréotypé dit « petit nègre » de Diouana (La Noire de…) dénonce la subalternité linguistique du personnage, dont la vie intérieure ne peut exister que par la fiction du discours indirect libre (dans la nouvelle) et de la voix-off (dans le film)[12], alors que « dans Camp de Thiaroye, le français tirailleur fictionnel envahit le film, il devient la norme à l’aune de laquelle les autres variétés vont être mesurées en termes d’écart. Dès lors il perd tout pouvoir de stigmatisation de ses locuteurs »[13]. En revanche, le choix de tourner en wolof son deuxième long-métrage, Manda bi, montre à la fois le désir de s’adresser directement à son peuple[14] et l’ambition de renouveler le champ artistique africain, capable de s’affranchir des langues coloniales, un changement qui n’épargnera pas, plus tard, la production littéraire[15]. Des lectures intersémiotiques devraient pouvoir éclaircir aussi les phénomènes de coprésence et de mise en abyme des autres arts (notamment la musique, la peinture et la photo) dans les œuvres sembéniennes[16].
De manière analogue, le choix du médium et notamment la partielle conversion de la littérature au cinéma témoignent de la volonté de Sembène d’atteindre un public plus vaste en popularisant son Art et en contournant l’écueil de l’analphabétisme[17]. Pourtant, le cinéma subit d’autres contraintes : la quasi-absence de salles en Afrique (plus criarde aujourd’hui) et le besoin de financements importants, soumis le plus souvent aux ambitions du pouvoir politique[18]. Face à ce double constat et en dépit des limites, Sembène parvient à exploiter les essors de chaque médium pour se ménager une place dans le champ artistique.

Association pour l'étude des littératures africaines (APELA)